Un groupe de chercheurs veut restaurer l’étude du fait militaire dans les universités québécoises.

Domaine public La capture du roi François 1er à la bataille de Pavie de 1525 par l’artiste Bernard anv Orley
Dave Noël
21.2.2026
L’histoire militaire est de retour dans les universités québécoises sous forme de balados, de ciné-clubs et même de wargames. Les activités du Groupe de recherche en histoire de la guerre (GRHG), dont le quartier général est établi à l’Université du Québec à Montréal, témoignent de la vivacité de ce champ d’études qui a longtemps fait l’objet de mépris, voire de suspicion de la part du milieu universitaire.
L’historien du fait militaire est souvent perçu comme un amateur de « soldats de plomb » et un passionné d’uniformes, déplore Benjamin Deruelle, le fondateur du GRHG. « C’est un objet sale qui est moins bien vu que les thématiques en vogue », constate le spécialiste de l’idéal chevaleresque du XVIe siècle.
S’il est boudé par une partie du milieu universitaire, le fait militaire suscite l’intérêt des étudiants québécois, comme l’a constaté l’historien français à son arrivée à Montréal, en 2016. « J’ai tout de suite eu des étudiants à la maîtrise et au doctorat », dit-il. C’était bien avant l’invasion russe de l’Ukraine, le bombardement de Gaza et le retour en force de l’expansionnisme américain. « L’actualité a entraîné des interrogations nouvelles, malheureusement… »
Benjamin Deruelle a fondé le GRHG en 2018 pour fédérer les chercheurs isolés. « C’est un champ d’études qui est encore très émietté au Québec », constate l’historien. Les deux tiers de ses membres sont concentrés au Québec et au Canada, le tiers restant étant éparpillé dans le reste des Amériques, en Europe et en Afrique.
En plus des colloques formels, le groupe a lancé le mois dernier ses Actualités des guerres du passé, où un spécialiste répond aux questions d’un étudiant en journalisme. « Toutes nos activités sont ouvertes au public », rappelle Benjamin Deruelle.
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| Le Groupe de recherche en histoire de la guerre organise notamment des «wargames», ces jeux de table développés par l'état-major prussien dans les années 1820 pour exercer les jeunes officiers de l'armée. |
Les préjugés entourant l’histoire militaire n’ont pas empêché le GRHG d’organiser des wargames, ces jeux de table développés dans les années 1820 par l’état-major prussien pour que les jeunes officiers de l’armée puissent s’exercer. Le Kriegsspiel consiste à faire manœuvrer des troupes à coups de dés sur une grille d’octogones représentant des plaines, des forêts ou des cours d’eau.
« Leur objet est de faire comprendre aux étudiants ce que sont le commandement et l’action sur le terrain dans les conditions de l’époque, explique Benjamin Deruelle. Il s’agit de les faire réfléchir sur les biais des sources, la valeur des témoignages et la nécessité d’embrasser l’analyse de la guerre comme fait social global. »
Le dernier wargame, tenu en novembre, a ainsi revisité les paramètres tactiques et logistiques de la bataille de Pavie de 1525, au terme de laquelle le roi François 1er a été capturé par les troupes impériales de Charles Quint, à une trentaine de kilomètres de Milan.
Glissement sémantique
Benjamin Deruelle veut dépoussiérer les perceptions entourant l’histoire militaire, que l’on associe encore au culte des généraux. Le spécialiste préfère d’ailleurs parler d’histoire de la guerre, un glissement sémantique offrant une perspective élargie.
Le GRHG s’inscrit dans le sillage des travaux de l’historien français André Corvisier, qui a renouvelé l’étude du fait militaire en l’abordant à travers le prisme de l’histoire sociale dès le tournant des années 1960. L’étude du profil sociodémographique des soldats par les pionniers de ce renouveau a fait place ces dernières années aux questions du genre et à l’expérience sensorielle des combattants. En témoigne le premier numéro de la revue numérique du GRHG, Bellica (décembre 2024), portant sur le tabou de la honte.
« On touche désormais à des choses très sensibles, ce qui peut créer des tensions avec d’anciens militaires qui ne comprennent pas qu’on puisse, par exemple, introduire l’histoire du genre dans celle de la guerre, constate Benjamin Deruelle. Certains de mes étudiants se sont d’ailleurs fait interpeller lorsqu’ils utilisaient des notions comme l’intersectionnalité dans des colloques. »
En dépit de son évolution, l’écosystème militaire est demeuré hanté par les stéréotypes machistes. « S’investir dans l’histoire de la guerre en tant qu’universitaire, c’est aussi lutter contre ça. »
Pour certains vétérans, il faut être allé au front pour parler de la guerre en connaissance de cause. « Je l’ai moins ressenti au Canada qu’en Europe, mais il y a des militaires qui considèrent que ce qu’on écrit n’a aucune valeur. »
Benjamin Deruelle appartient à la première cohorte de Français qui n’a pas eu à faire son service militaire. La seule arme à feu qu’il a eue entre les mains est une reproduction d’arquebuse du XVIe siècle tirant à la poudre noire. « Nous avions fait des relevés d’intensité sonore pour comprendre la perception et les émotions qui étaient rapportées dans les sources », dit-il en évoquant cette application pratique du renouveau de l’histoire de la guerre.

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